Rapport de Mission MLD Geopark Maroc

Rapport de Mission MLD Geopark Maroc Romain Simenel IRD PALOC UMR 208
Durée : 03/11/2016-24/12/2016 Localisation : Sud du Maroc – Oasis Tighmert – Site de Azrou Iklane


Objets :

  • Etude des formes d’investissements culturels et patrimoniales sur l’Art rupestre par les populations locales.
  • Mise en place d’une méthodologie relative à l’analyse des gravures récentes et aux représentations populaires de l’art rupestre au Maroc et plus particulièrement dans le cadre de la mise en place des Geoparks.
  • Réalisation du module Geopark intitulé « Les Aires protégées, des parcs nationaux aux Géoparks. Les enjeux de l’empilement des outils de gestion spatiale de la conservation de la biodiversité ».

Le site :

Au sud-ouest du Maroc, entre Guelmim et la vallée du Drâa, la dalle d’Azrou Klane est située au fond d’un oued asséché, du nom de Elmatboaa. Faisant partie d’une écaille affleurante, la dalle de grès quartzitique brun mesure 140m de long sur 20 de large et est couverte de plusieurs milliers de gravures de la préhistoire récente à nos jours. Et c’est là ce qui lui vaut son nom de “pierre tatouée” (Azrou Klane). On y trouve des gravures de style bovidien, de style amazighe ou libyco-berbère, de la période moderne et contemporaines. Même si il est possible qu’il soit l’un des premiers signalés au Maroc (RODRIGUE 2007: 93), seules les gravures médiévales, surtout celle représentant probablement un voilier (MARTINET 1996) et les figures anthropomorphes (RODRIGUE 2007) ont attiré l’attention. Il semble en particulier que les gravures les plus anciennes, de style bovidien, difficiles à distinguer du fait de leur complète patine et de la surimposition des motifs, soient passées totalement inaperçues jusqu’à maintenant. Le site se trouve sur une aire pastorale entre la tribu arabophone des Aït Oussa et celle berbérophone des Aït Brahim. Durant l’été, la dalle est toujours un lieu de campement et de réunion annuelle des fractions de la tribu sahraouie des Aït Oussa.


Résultats :

Cette mission a permis de confirmer l’existence de quatre grands types de gravures récentes : les signes (croix, fer à cheval, étoile…), les objets ou parties du corps (sandale, serrure, clef, empreinte de pied ou de main, hélicoptère, voiture…), les scènes dessinées (comme celle d’un mariage), et les écritures (principalement en arabe). Parmi les signes, les nomades campant à proximité du site révèlent la présence de dessins représentant les marques au fer rouge faites au coup ou à la cuisse des dromadaires par chacune des tribus nomades de la région. Une lettre arabe ou une croix, avec ou sans point, en haut ou en bas, une patte d’oiseau, toutes ces marques de bétail ont valeur de symbole pour chaque tribu. Certains de ces signes de marque de troupeau sont attribués aux tribus situées de l’autre côté de la frontière, en Algérie. Concernant les inscriptions récentes en arabe, mais aussi en berbère ou en français, certaines se résument à un simple prénom daté, d’autres à une citation du coran mais toujours non signé, et une partie qui reste incompréhensible.

Une seule gravure fait l’objet d’un discours historique particulier, celle représentant, pour certains chercheurs et habitants de la région, un bateau. Un récit semble s’être construit autour de cette gravure racontant que son auteur n’est autre qu’un militaire français qui, jadis pourchassé, trouva refuge en cet endroit et dessina sur la dalle un « bateau » pour passer le temps. Toutes ces données ont été maintenant recueillies, recoupées et traitées pour l’analyse.

La recomposition des scènes graphiques par les gravures contemporaines fut mise en question par l’interprétation des populations locales. Les missions précédentes avec Gwenola Graff avaient permis de révéler les efforts de continuités graphiques en sélectionnant certains carrés de la dalle particulièrement riches en superpositions. Ici, le dos d’un quadrupède bovidien sert de ligne de sol à un cavalier libyco-berbère. Parfois, un ensemble de gravures témoigne d’une recomposition graphique sur presque l’ensemble des périodes jusqu’à nos jours. Par exemple, le bas du corps d’une autruche du bovidien a servi dans une période subcontemporaine à dessiner une empreinte de pied, à côté de laquelle une autruche a été ajoutée récemment avec une inscription arabe “Au nom de Dieu le Miséricordieux”. D’autres compositions intégrant toutes les phases de gravures sont plus complexes à interpréter. Lors de cette mission le travail fut soumis à l’interprétation des populations locales afin d’évaluer leur manière de lire ces continuités graphiques.

Les fruits de cette mission feront l’objet d’un article à paraître prochainement dans la revue INAURA.


Discussion :

L’étude des gravures contemporaines au Maroc apporte un éclairage nouveau sur les processus cognitifs et les motivations culturelles sollicités par l’expression rupestre. Entre le Haut Atlas et le nord du Sahara, certaines tendances sont à relever. La majorité des représentations graphiques, tels les cavaliers, fers à cheval, boucliers, empreintes de pieds, sandales… font partie d’un registre commun et font l’objet d’un discours historique bien lissé les associant à d’antiques chrétiens, que l’on retrouve du nord de l’Atlas au Sahara hormis le site d’Azrou Iklane où la référence au chrétien se limite à celle du militaire français ayant gravé l’image du bateau. D’autres représentations comme les animaux hybrides suggèrent des points de vue plus intuitifs, variés et subjectifs. Ces différences du discours selon le type de gravures, selon son étrangeté, peuvent être une clef de compréhension de la répartition des superpositions graphiques. Nous remarquerons aussi que la forme de la continuité graphique dépendra notamment de la configuration du site et du support rocheux. La dalle d’Azrou Iklane de par son homogénéité et son accessibilité donne au graveur toute la liberté de mouvement pour compléter les signes graphiques et en faire des scènes s’étalant dans l’espace. Il en va autrement pour d’autres sites de la même région ou du Haut Atlas, où le support plus éclaté n’invite pas à la recomposition graphique mais à l’ajout d’autres signes sur des surfaces éloignées. Car le graveur est en interaction avec le site, d’abord de par sa configuration physique et paysagère qui peut l’inspirer notamment dans le choix de l’orientation des images, mais aussi de par la lecture des signes graphiques déjà présents ; le site lui dit quelque chose qu’il complète.


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